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Espace livres : Djiango fait manger du... mille aux policiers

Les mange-mil, on le sait, sont des petits oiseaux multicolores qui se nourrissent à longueur de journée de grains de mil. Par extension, dans le contexte Africain, ce terme désigne à juste titre, les policiers qui arnaquent perpétuellement les automobilistes en général et les taximen en particulier. D'emblée, ce roman peuplé de policiers (Les mange-mille) relate en vingt cinq chapitres, les aventures fulgurantes qui jalonnent la vie quotidienne de deux agents aux dents longues : Meyebeme Ignace Barnabé, alias M.I.B, (nom de code " Classe ") et Tchoutchouang Polycarpe surnommé Croque-monsieur, à cause de sa singulière dentition, ("Ancien" est son nom de code).

Alors que le premier est svelte, noir comme jais, élégant, vaniteux, rusé, coureur de jupons et célibataire endurci, le second possède un physique de catcheur. Il est quelque peu niais et assez maladroit avec la gent féminine. Il est marié et père de trois enfants. " Ancien " et " Classe " sont un duo qui se complète parfaitement. Une sincère amitié lie les deux hommes depuis leur rencontre à l'Ecole de police; leur culte effréné pour " la bonne bière fraîche " a achevé de sceller les liens de leur complicité.

Après sept ans dans les services de la police nationale, M.I.B et Croque-monsieur ont eu le temps de se rendre compte qu'une fois sur le terrain, un policier " ambitieux " doit renoncer en partie aux enseignements de l'Ecole pour se faire initier par des policiers expérimentés, aux stratégies grâce auxquelles on devient un véritable " mange-mille ". Au terme de cette initiation aux arcanes de la police version tropicale, on sait comment délester les taximen de leurs espèces sonnantes et trébuchantes, que leurs papiers soient complets ou non, qu'ils soient en infraction ou non. Ainsi, comme dans la jungle la raison du plus fort est toujours la meilleure ; le plus fort étant bien evidement , l'agent véreux et armé.

Par ailleurs, c'est de haute lutte que M.I.B et Croque-monsieur ont acquis leurs lettres de noblesse auprès de leur patron, le commissaire de " petite taille " (p.84) du neuvième arrondissement. Ils ont dû surclasser leurs prédécesseurs, en lui rapportant davantage de bakchich. Désormais et grâce à leur expertise de " mange-mille " patenté, le commissaire peut leur attribuer les secteurs clés de la ville de Ngoulemakong, en espérant que la moisson quotidienne sera proportionnelle à la densité de la circulation.
Avant les contrôles de routine de " l'opération bazooka " (p.114), le narrateur nous présente le marché de " Ngoulemakong " (p.5), où se déroulent mille et une scènes de comédie orchestrées par d'ingénieux commerçants Makonguais pour écouler leurs marchandises. L'atmosphère est à la détente, à la quête permanente du profit et à la drague. Une cliente au prénom de Liliane, en fera d'ailleurs les frais. Cette quiétude va être brisée par un raid stratégique de " Classe " et " Ancien ".

Rackets
A leur arrivée, les commerçants tâchent de se sauver avec leurs marchandises. Fort astucieux : " Ils ont bien préparé leur coup, ces deux-là. Ils vont prendre les vendeurs en sandwich. " (p.25). Appréhendés, " la Bayem-sellam, Mamy Teu " (p.21) et un vendeur anonyme de chaussettes, remettent " sagement " chacun cinq mille francs aux deux policiers. Ces derniers une fois leur butin en poche, vont, vers la mi-journée, se réfugier directement à " Virage-Bar ", pour n'en sortir qu'ivre mort vers 22h30mn. Le lendemain matin, M.I.B et Croque-monsieur sont chargés par leur patron d'effectuer un contrôle de routine non loin de " Virage-Bar ". M.I.B réquisitionne un taxi, tout en expulsant d'autorité du véhicule un passager(M.Dikoum).
Le sifflet aux lèvres, le regard à l'affût, Croque-monsieur croit tenir entre ses serres un taximan pris en défaut de surcharge, mais ce dernier lui échappe de justesse et c'est " une Pépès [mercedès] aux chromes étincelants " (p.121) qui s'immobilise. Le député Norbert Bayig, hérissé et courroucé, menace de déshabiller l'impertinent agent qui a osé l'interpeller. Cependant, il commet la maladresse de se hisser au dessus du " Très-Grand " (p.125). Désirant se repentir de ce crime, l'honorable se réconcilie avec Croque-monsieur. Bien plus, à l'issue d'un rendez-vous, Norbert confie au policier la mission de retrouver l'une de ces maîtresses ayant disparu mystérieusement depuis deux semaines.

Il s'agit de Liliane Mvila, étudiante en faculté de lettres. Deux enquêtes privées s'imposent à la conscience d' " Ancien ". Car très tôt le matin, son oncle l'avait déjà mandé de mettre les menottes aux mains d'un escroc qui lui avait vendu à trois millions de francs, une machine qui devait cracher cinq cent mille francs par jour. " Ancien " confie à " Classe " son malaise face à ces missions. Son collègue passe aux aveux : " sept ans dans la police et nous n'avons jamais mené la moindre enquête.
Si mes admirateurs du quartier apprennent cela, je suis fini. Je suis obligé de dénicher des films que personne n'a vu pour me donner des idées pour les salades que je leur sers régulièrement. Ancien, toi et moi, ce que nous savons faire c'est contrôler les papiers des taximen pour savoir s'ils sont en règle. " (p.94) Par conséquent, la chasse à " l'homme [aux] poils dans les oreilles " n'aura pas lieux et toutes les pistes qu'ils vont par le plus grand hasard explorer pour retrouver Liliane aboutiront à l'impasse.

M.I.B et Croque-monsieur abattent leur ultime carte au " Club Dynamite ". Sans succès. Ils n'y trouvent pas Lili. Mais, ils reconnaissent leur imposteur et lui sautent au collet. Au moment de l'embarquer, coup de théâtre, leur patron apparaît et identifie un ami fidèle : " Vous croyez que les gens comme le baron se promènent dans les sous quartier pour escroquer les idiots. Relâchez-le vite fait ! " (p.254) Les deux policiers font mine de rebrousser chemin et tendent une embuscade au baron hors du Club Dynamite. Une fois à bord de sa Mercedes, ils sont victimes d'une attaque à main armée. Un des bourreaux déclare par bravoure que deux de leurs collègues leur ont fourni l'arme.

Police fantoche
Dès lors, la situation peut ainsi se résumer : " Un amant éconduit veut qu'il retrouve sa dulcinée, un oncle veut qu'on mette la main sur son escroc et son argent volé et voilà en prime, le commissaire veut qu'ils démantèlent un réseau de policiers corrompus (vraiment corrompus, pas sympathiquement corrompus comme le sont M.I.B et Croque-monsieur) et leur gang. "(p.284). M.I.B et Croque-monsieur recoupent tant bien que mal les indices glanés sur le vif, démasquent leurs collègues Garga, Matip et capturent sans coup férir les membres du gang (Demi-gros et ses compagnons). Le flair de " Classe " et " Ancien " dans le dénouement de cette affaire enflamme le cœur de leur patron : " Mes chers Tchatchouang et Meyebeme, après vos deux succès de la journée, une promotion s'impose (…) Et brigadiers vous serez ! "(p.304.305).

Quoique devenu millionnaire, grâce à la récupération de l'argent de l'oncle, l'incorrigible "Ancien " dépouillera les automobilistes de la somme de vingt trois mille francs au cours de leur première patrouille à " l'avenue du vin-Mets "(p.334) lors de " l'opération insomnie "(p.332). Le dernier véhicule interpellé, vers cinq heures du matin, livrent aux deux brigadiers sur un plateau d'argent Junior et Liliane Mvila.
Informé, l'honorable ne décolère pas : " Frappez-le, je vous dis, je ne veux pas qu'un de ces enfants se paie ma tête. Vous lui mettez une bonne correction et je viendrai finir le boulot. Ça lui apprendra à détourner les jeunes filles. " (p.334) En effet, Liliane avait rompu avec le père pour se lier au fils. Elle se cachait dans les studios de ce dernier. A l'arrivée du député, " Ancien " et " Classe " se sont délectés de son embarras ; tout en attendant leurs frais de mission. Nos deux anti-héros pour conclure le roman reprendront en cœur : " Un seul mot : continuons ! "(p.339)

Quelques coquilles émaillent ce texte, par exemple aux pages 75 et 108 " croque - monsieur en sait quelque chose et voit à se dépêcher ", " Qui aime bien, charrie bien ". Au demeurant, ce roman à la trame policière fort peu classique, écrit dans un style réaliste avec certain humour, dénonce les travers sociopolitiques et les grotesques paradoxes des sociétés africaines postcoloniales en pleine putréfaction. L'éthique et ses corollaires y sont bafoués par ceux-là même qui sont censés les incarner. Une police fantoche ne remplissant pas ses fonctions régaliennes y rançonne à tours de bras le pauvre peuple, tout en protégeant les fey-men. En outre, les drames des " Makonguais " ne sont-ils pas ceux des camerounais, tant il est vrai que l'intrigue de ce roman se déroule sur : " le triangle national " (p.5)? Martin Django, l'auteur de ce livre, est un ancien élève du collège Vogt, qui détermine un doctorat de physique en Irlande. Les mange - mille est son premier roman.


Source : http://www.quotidienmutation.net
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