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Gaston Kelman : Je ne suis pas un Noir, parce que cela ne veut rien dire

Vous avez procédé mercredi dernier, à la dédicace de "Pour en finir avec l’alibi racial", votre livre récemment publié aux éditions Ifrikiya. Pouvons-nous savoir de quoi il y est exactement question ?
Il s’agit simplement d’une volonté de m’engager aux débats camerouno-camerounais. J’avoue que, pendant longtemps, j’ai eu des réticences à ce propos ; mais après, je me suis rendu compte que si je ne le faisais pas, c’était un peu de l’hypocrisie de ma part, une lâcheté presque. Il faut donc que les gens sachent que je m’intéresse énormément au Cameroun. J’anime une chronique hebdomadaire dans le magazine Situation, par exemple. A partir de là, je prends part aux débats de l’heure. Et lorsque Ifrikiya m’a tendu la main pour ce livre, je n’ai pas hésité. Parce que c’est d’abord un honneur pour moi. Et j’ai été très ému de découvrir les promoteurs de cette jeune maison d’édition, qui ont créé ensemble une dynamique que je trouve formidable.
Cela dit, dans mon livre, "Pour en finir avec l’alibi racial", j’essaye de dire aux Noirs de manière générale que la "Négrité" ce n’est pas un fondement culturel. Ce n’est pas non plus un fondement identitaire. Ça été juste un alibi depuis toujours. Les Blancs se sont servis de l’alibi de la couleur de la peau pour dire que ceux qui sont noirs sont comme ceci et ceux qui sont jaunes sont comme cela. Cela n’a aucun sens. Et, ils s’en sont servis pour l’esclavage et pour la colonisation. A un moment donné d’ailleurs, il n’y avait que deux races : les Blancs et les hommes de couleurs. Cela voulait donc dire que le Chinois et le Camerounais, c’était exactement la même chose au regard des Blancs. Il a cependant fallu que les Asiatiques se libèrent de la colonisation pour qu’ils cessent d’être des Jaunes. Mais le Noir, lui, continue toujours de s’enfermer dans le fait qu’il est Noir. Evidemment, pour le Blanc, cela continue à être un bon alibi. Mais je ne comprends pas pourquoi le Noir continue de s’enfermer dans cette perspective qui lui a fait tant de mal.
On a esclavagisé et colonisé les Noirs sous le prétexte qu’ils étaient des sous-hommes. A mon sens, la couleur de la peau n’a aucun sens ; d’autant plus que le Noir américain n’est pas pareil, au regard de l’Occidental, que le Noir africain. Ce que nous devons donc faire, c’est sortir de cet enfermement et entrer dans la compétition comme tout le monde. Le téléphone, par exemple, ce n’est pas un outil pour les Blancs, mais pour les Hommes. Je voudrais donc dire aux Noirs que la couleur est un alibi dont ont s’est servi contre eux. Et aujourd’hui, s’ils s’en servent également, cela ne peut être que contre eux-mêmes…

Hier, c’était "Je suis Noir et je n’aime pas le manioc ", plus tard on a vu "Au-delà du Noir et du Blanc ", aujourd’hui, vous revenez avec "Pour en finir avec l’alibi racial". Derrière vos écrits, ne se cache-t-il pas une sorte de combat identitaire ? Si non, comment définissez-vous votre engagement ?
Vous l’avez dit : derrière tout ce que j’écris, il y a exactement un véritable combat identitaire. Parce que moi, je ne suis pas un Noir, parce que cela ne veut rien dire. La "Négrité" n’est pas un support d’identité. Ma véritable identité, c’est ce que je fais. Et ce que je fais est plus important dans la constitution de mon identité que la couleur de ma peau. On nous a conditionné dans un emballage sans nom. C’est comme une boîte de sardine : c’est ce qui est à l’intérieur qui est important, et non l’emballage. Je pense qu’il ne faut retenir que les éléments d’identification qui ont un sens. Moi, je voudrais récupérer ma vraie identité, qui est formatée par un agrégat d’éléments culturels, de rencontres, etc. Bref, je voudrais que mon identité cesse d’être "Noir" !

Vos deux premiers livres ont été édités en France. Mais, "Pour en finir avec l’alibi racial" l’a été au Cameroun, par Ifrikiya qui est une maison toute jeune. S’agit-il d’une rupture définitive ?
Pas du tout ! J’ai publié encore récemment un livre en France, et j’ai plusieurs commandes qui m’empêchent d’ailleurs de dormir. J’ai voulu simplement être honnête avec moi-même. Lorsque je parle aux Africains, mon souhait est qu’ils soient capables d’accéder à mon message. Venu de France, "Pour en finir avec l’alibi racial" aurait sûrement coûté trois fois plus cher, et beaucoup d’Africains auraient été sevrés du message qui y est véhiculé. J’ai donc publié ici parce que c’est un livre qui s’adresse d’abord aux Africains. Et puis, à partir de l’Afrique, ce livre peut se retrouver facilement en Europe, et pas l’inverse.
Certaines personnes ont estimé, au début, que je restais en France parce que j’écrivais des choses qui faisaient plaisir aux Blancs, ce qui est absolument faux. Mon livre est l’un des rare à dire que la France est raciste de la première à la dernière ligne. Je ne suis plus à ce niveau-là. Aujourd’hui, je peux être publié dans toutes les maisons de France ou d’ailleurs. Mais quand j’écris sur le Cameroun, je publie eu Cameroun. C’est tout simplement une volonté d’atteindre cette partie de mon peuple, et le coût du livre a été ramené au niveau de ce peuple.

Nous allons nous permettre une comparaison entre les idées que vous développez dans vos écrits et celles défendues par une certaine Calixthe Beyala. Faites-vous une différence entre le combat qui est mené par cette dame-là et le vôtre ?
Calixthe Beyala ne mène aucun combat. C’est une romancière de la fiction. Et même si elle avait des messages dans ses livres, ils sont subliminaux à mon avis. J’allais dire qu’on ne lui demande pas de penser ; là, j’aurais un peu exagérer. Mais je préfère dire qu’elle est dans la perspective du romanesque. Beaucoup de romanciers vous diront d’ailleurs que "Moi je ne suis pas là pour donner des leçons". Moi, je ne donne pas de leçons non plus, mais mon avis sur des choses, ce qui n’est pas le cas de Calixthe. J’ai cependant toujours soutenu qu’elle est la meilleure romancière Noire de France ; mais pour les idées, elle est la plus nulle de France aussi. De ce point de vue, si elle parle donc un peu moins, cela fera du bien à tout le monde.

Après "Pour en finir avec l’alibi racial", qu’est ce que Gaston Kelman nous réserve pour le suite du combat ?
Comme je l’ai dit plus haut, j’ai des livres qui vont bientôt être publiés en France. Il y en a un qui a été publié récemment, et dont le titre est "Parlons enfants de la patrie". J’ai par ailleurs participé à la rédaction d’une œuvre collective avec un chapitre concernant la participation de la diaspora au développement de l’Afrique. Sur la France, je vais écrire un livre sur Dieu. Pour l’Afrique, je réfléchis encore. Et d’ici là, je trouverai une nouvelle idée pour parler du Cameroun.

Vous avez récemment annoncé la version cinéma du livre "Je suis Noir et je n’aime pas le manioc". Peut-on savoir où est-ce que vous en êtes avec ce projet ?
Je m’intéresse de plus en plus à l’idée de la jonction de l’écriture et du cinéma. Ma présence ici au Cameroun, au moment où se déroule le Festival Ecrans Noirs, l’atteste d’ailleurs. Je me suis rendu compte que le cinéma africain est très pauvre en matière d’écriture, puisque ce sont les mêmes personnes qui écrivent, qui produisent et qui font les mises en scène. On ne demande à personne d’être omniscient ou d’être compétent en toutes les matières. Mais encore faudrait-il en être capable. A propos de mon projet avec le livre "Je suis Noir et je n’aime pas le manioc", je ne peux malheureusement pas le dévoiler pour l’instant. Mais j’y suis effectivement engagé avec un autre Camerounais
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